VERTIGE

Associée au décalage horaire, l'arrivée dans une grande ville asiatique provoque toujours les mêmes sensations de vertige : perte soudaine de repères, plongée dans un tourbillon de sensations inconnues, sentiment absolu de perdition, euphorie ennivrante d'un monde à découvrir, flottement de l'esprit dans un vagabondage vaporeux et, au final, déroute totale des sens, devenus jouets d'un chaos urbain subitement incompréhensible.

 

Démesure

 

L'atterrisage à Hong-Kong ne fait pas exception à la règle. Même si tout est bien indiqué en anglais, même si, grâce au plan de la ville, le chemin de l'hôtel n'a pas été difficile à trouver, même si, enfin, le modernisme ambiant rappelle un peu l'occident, les premiers pas dans cette mégapole où la démesure apparaît déjà comme la règle semblent plus fragiles qu'ailleurs, comme si la gravité alourdissait subitement vos mouvements.

"L'un des quartiers avec
la plus forte densité du monde "

A Hong-Kong, les contraintes d’espace s’expérimentent partout. Le soir, dans ma chambre d’hôtel microscopique, j’occupe déjà la moitié de la surface de la "chambre" par le simple fait d’ouvrir ma valise.. Pour prendre une douche, il faut que je me glisse entre les toilettes et le lavabo, ce que je parviens à faire en me mettant de profil. Le sol de la "salle de bain" est humide et en voulant attraper le savon, je n’ai évité la chute qu’au prix d’un « attrapage » in extremis de la cloison (celle séparant la salle de bain de la chambre)... qui n a pas survécue.

 

Désormais, je vis en "open space", avec l’illusion d’avoir gagné un peu d’espace. Dans mon cagibi, les tenants de l’hôtel ont tout de même réussi a entasser une télé (programme d’hier soir : "Santa Barbara" version époque des mings), une clim’ (que je ne sais pas faire marcher) et une bouilloire. Le soir, la proximité de la rue aidant (deux étages plus bas), mes boules quiès me sont bien utiles...

Je loge au deuxième étage d'un "tout petit" immeuble qui en compte 23, assez vieux, au coeur de Kowloon, la partie la plus chinoise de la ville.

 

Manque d'espace

 

C’est, paraît-il, l’un des quartiers avec la plus forte densité du monde. Cela s’explique par le manque d'espace, dont on prend rapidement ici la mesure, mais aussi par la présence de nombreux marchés traditionnels, chacun illustrant un thème : marché aux oiseaux (ou l’on vient promener l’animal dans sa cage), marché aux fleurs, aux poissons, aux «femmes» ( !), sans oublier le marché de nuit, tout près de l’hôtel, où j’ai été dîner hier soir dans une gargote de rue.

 

"A Hong Kong, les contraines d'espace s'xpérimentent partout "
"​​Mais où est donc passée la Chine de mon enfance ? Où se trouve le Shanghai du Lotus Bleu ? (...) Où est ce "Paris de l'Orient" avec ses fumeries mystérieuses, ses pousse-pousses pressés, ses clubs et tripots enfumés?  Disparues, envolées, abolies, éclatées en mille et un morceau d'une Chine perdue".

Enfin, tout comme Tokyo,Shanghai est ce qu’il peut y avoir de plus déroutant pour un occidental avec ses idéogrammes incompréhensibles, ce mouvement incessant, cette désorientation permanente et le fait, naturellement, que personne n’y parle anglais. 

 

Et tout au bout d’une journée sans but, à laquelle à précédé une nuit sans sommeil (et, comme à chaque voyage, quelques questions sur l’utilité du départ), je finis par lâcher définitivement prise avec la rationalité occidentale et à simplement me laisser porter, intégralement aspiré par la foule me réduisant à l’état d’atome urbain.

 

Volonté abolie

 

Vertige absolu d’une errance où la volonté est définitivement abolie et où seule subsiste la conformité à ce qui préexiste ici. Sentiment de perdition (impossibilité de trouver un restaurant, chemin de l’hôtel égaré,...) dans un univers sensoriel devenu définitivement incompréhensible et déroutant. Ecrasé par le chaos, balloté par le mouvement incessant, devenu le jouet permanent du ressac urbain, porté par les courants d’une foule compacte, on finit par échouer, épuisé et vaincu, dans un Starbucks ou un Mac Do quelconque pour tenter de retrouver - en commandant un expresso ou en mordant dans un « cheese » - une sentiment familier, une habitude enfouie, la vague sensation d’effectuer un acte quotidien dont le sens ne vous échappe pas. 

 

Défaite ultime de l’auteur de ces lignes, parti assoiffé d’Inconnu et qui, submergé, en est réduit à capituler temporairement dans une oasis standardisée du monde occidental...

 

Le soir, en retrouvant enfin le chemin de l’hôtel puis en m’endormant, les néons et les mirages de la ville demeureront longtemps en persistance rétinienne.

"​​Fascinante confrontation de l’éternité et de la modernité, de la pureté des gestes face à la géométrie des formes, de la lenteur tranquille face au mouvement incessant, du silence méditatif face au grondement urbain que l’on entend au loin..."

Et comme par magie, ce qui hier m’apparaissait comme déroutant devient subitement lisible, car digéré, pour n’en garder que les aspects radieux : le fait d’accepter de ne plus rien comprendre, de prendre comme un confort toutes ces manifestations d’inconnu, ces conversations que je ne saisis pas mais qui finissent par m’envoûter de leur piaillement mélodieux. 

 

L'esprit vagabonde au fil des pas...

 

L’esprit, libéré des mille et un messages parasites du quotidien, affranchi temporairement de ses anciennes responsabilités, s’ouvre alors sans crainte et vagabonde au fil des pas. Il fait gris ce matin et le monde m’appartient...

 

On peut donc partir en voyage avec les idées noires (tristesse de quitter les proches) et, au bout d’une nuit blanche, se sentir apaisé dans la gris d’une ville qui s’apprête à vous livrer ses secrets... Le voyage n’est peut être que le vieux film en Noir et Blanc d’une enfance perdue...

Mais où est donc passé  de mon enfance ? Où se trouvent le Shanghai du Lotus Bleu, celui où l’Occident importait son Opium et ses «Années Folles» ? Où est ce «Paris de l’Orient », avec ses fumeries mystérieuses, ses pousse-pousse pressés, ses clubs et ses tripots enfumés ? Plus près de nous, où est cette Chine « rouge » avec ses nuées de cycliste en vestes bleues à col Mao, ses affiches de propagandes romantiques et ses grandes parades désuètes... ?

 

Disparues, envolées, abolies, éclatées en mille et un morceaux d’une Chine perdue... Cet univers là n’existe plus ici. Ou presque. Pour le trouver, il va falloir aller le chercher très profondément, le déterrer longuementen grattant à mains nues l’acier des buildings, tel un archéologue à la recherche des lointains vestiges d’un monde englouti...

 

Vision pixellisée d'un patchwork urbain

 

Pourtant, je n'en suis étrangement que peu affecté, noyé comme les autres dans une marée urbaine qui, à bien l’observer, recèle de multiples contrastes qui échappent au premier abord. Selon qu’il s’élève ou s’abaisse, se porte sur la droite ou sur la gauche, mon regard passe vite de l’acier (des immeubles) au bambou (des échafaudage), du futuriste au vétuste, du luxe le plus tapageur (des magasins) au dénuement le plus total (habitations en ruine promises à la démolition), des façades en brique rouge ou grise des années 30 aux parois de verre et d’acier de la ville nouvelle, du doux parfum naturel (marche aux fleurs en pleine ville) aux odeurs d’échappement et de pollution...

 

Vision pixellisée d’un patchwork urbain où coexistent les couches multiples d’une histoire et d’un développement chaotiques.

"​​Ecrasé par le chaos, balloté par le mouvement incessant, devenu le jouet permanent du ressac urbain, porté par les courants d’une foule compacte, on finit par échouer, épuisé et vaincu, dans un Starbucks ou un Mac Do quelconque pour tenter de retrouver une sentiment familier, une habitude enfouie, la vague sensation d’effectuer un acte quotidien dont le sens ne vous échappe pas"

Et ce matin, enfin reposé, la récompense :  la Chine éternelle, sous forme de groupes effectuant leur Tai-chi matinal, de chinois solitaires faisant voler leur cerfs volant, de couples improvisés lancés ensemble dans un éventail de danses allant de la Valse au Tango... Le tout face à la ville nouvelle de Pudong (sorte de La Défense en 10 fois plus grand), vitrine de la Chine du 3èmemillénaire. 

 

Machine à dévorer le temps

 

Fascinante confrontation de l’éternité et de la modernité, de la pureté des gestes face à la géométrie des formes, de la lenteur tranquille face au mouvement incessant, du silence méditatif face au grondement urbain que l’on entend au loin...

 

Dans cette machine à dévorer le temps et l’espace qu’est Shanghai, tout n’a donc pas été définitivement englouti.

"Le voyage n'est peut être que le vieux film en Noir et Blanc d'une enfance perdue" "

© 2016 by LIONEL TAIEB - lionel.taieb@gmail.com 

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